St Gervais - La montagne à l'état pur - RETOUR
Luc Moreau, glaciologue.
État des glaciers 2004 / réchauffement / évolution dans les 50 ans à venir...

Questions / réponses…
On parle beaucoup de réchauffement du climat et de fonte des glaciers, cela est il anormal ?

Dans nos Alpes, c'est le climat froid d'altitude qui créé la glace au-dessus de 3 000 m par l'accumulation de la neige et une fonte réduite voire pratiquement inexistante au-dessus de 4 000 m. Les glaciers vont donc réagir naturellement aux variations de précipitations solides qui les nourrissent et aux températures qui leur permet d'exister. A précipitations égales, plus il fait chaud, plus la masse du glacier se réduit par la fonte et le glacier raccourcit en longueur. Inversement, le glacier "engraisse" et s'allonge pour un climat qui se rafraîchit. Dans le détail, c'est plus compliqué car les dynamiques d'écoulement et de frottement diffèrent lorsque les masses varient… C'est l'enjeu de la glaciologie alpine, comprendre la dynamique d'un glacier et sa réaction au climat… Mais la fluctuation de la fonte est normale, cela fait partie de la vie d'un glacier alpin. Les glaciers font d'ailleurs parti des meilleurs indicateurs climatiques que l'on ai sur Terre..

Comment réagissent nos glaciers dans le massif du Mont-Blanc ?

Revenons simplement 20 ans en arrière, le bon enneigement et les étés frais des années 1970-80 ont permis à nos glaciers du Mont-Blanc de gagner en masse et quelques centaines de mètres en longueur, et on lisait dans les journaux qu'un petit age glaciaire revenait !!
Rappelons-nous, en 1985, on accédait alors facilement en 15 minutes à pieds seulement au front du glacier des Bossons pour y faire de "l'école de glace". Le glacier avait gagné 535m de 1953 à 1983. Cette crue des glaciers alpins, et de la plupart des glaciers du Mont-Blanc, à d'ailleurs posés de gros problèmes aux aménagements touristiques ou hydroélectriques… Dans certains secteurs, quelques petits névés ou glaciers sont même réapparus, modifiant les itinéraires en montagne…
Depuis les années 90, les étés très chauds ont annulé cette "crue", le glacier des Bossons à perdu à nouveau 550 m et revient à sa position de 1953-54. Tous les glaciers du Mont-Blanc sont aujourd'hui en retrait et reprennent leurs positions minimales du XXe siècle des années 1950-60. Le front du glacier d'Argentière est à 30 m de sont minimum de 1967, la Mer de glace a dépassé son minimum de 1972, le glacier des Bossons aussi, 10 m plus court qu'en 1953, le glacier de Trient à beaucoup fondu. Finalement, il faut "remonter" au moyen age pour retrouver cet état, bien que l'on ai aucune information précise sur la position réelle de nos glaciers à cette période médiévale. Peut-être étaient-ils plus courts pour certains ?? On l'espère…

Cette fonte est-elle grave ?

Cette fonte n'est pas "grave" en soi car le glacier réagit au climat, c'est normal, le glacier fond plus vite si le climat se réchauffe et nos glaciers ont déjà connu cet état minimum une dizaine de fois depuis 10 000 ans. Simplement, il faut tenir compte quand on pratique l'alpinisme des modifications de la surface des glaciers et s'adapter aux nouvelles zones crevassées qui ne l'étaient pas auparavant, aux rimayes plus ouvertes, aux chutes de glace plus fréquentes dans certain secteur ou l'épaisseur de glace diminue, aux ponts de neige plus fragiles aussi en altitude, à l'abaissement des niveaux de glace, aux moraines fraîchement dégagées qui s'éboulent, aux chutes de pierres des zones qui dégèlent en altitude. En effet, en altitude, là où le glacier est froid (T°< 0°C) et collé à la roche, soit au-dessus de 4 000 m, un réchauffement peut impliquer le décollement du glacier de sa base. Ce dégel peut engendrer une dynamique d'écoulement complètement différente entraînant des répercussions sur tout le mécanisme de la masse. Le glacier peut s'écouler plus vite puisqu'il y a plus de masse qui participe au mouvement ! C'est apparemment ce qui s'est déroulé au Mont-Rose en 2002, avec la crue du glacier du Belvédère et son lac éphémère !!


Et l'homme ? Sommes-nous responsable de ce réchauffement ?

Nous sommes dans une phase de réchauffement naturel et de retrait glaciaire qui a commencé en 1820, il y a 180 ans… et depuis la révolution industrielle de 1860, et plus sérieusement depuis 1900, nous injectons dans l'atmosphère des gaz à effet de serre supplémentaire qui réchauffe encore plus le climat, mais de combien ? là est l'incertitude…

L'enjeu actuellement et pour l'avenir proche sera de déterminer avec plus de précision la part des activités humaines dans le réchauffement actuel, 5%, 30%, 50% ?? Personne aujourd'hui ne peut conclure là-dessus, tous les scientifiques y vont de leur avis, parfois contraire, et de leur plume. Et pour compliquer le tout, l'intensité du réchauffement actuel n'est pas la même partout ! Il y a même des zones qui se refroidissent et des glaciers qui gagnent du terrain comme en Norvège, conséquence des modifications de l'oscillation Nord Atlantique (NAO), c'est à dire des secteurs de basse pression et haute pression qui engendre des précipitations solides plus importantes sur les façades océaniques… mais pas dans les Alpes. Mais ce phénomène n'est probablement que le résultat du réchauffement global.
Puisque l'incertitude existe sur le rôle exact de l'homme dans le "global warming", ceux qui ne croit pas à l'influence notable des activités humaines, les détracteurs du réchauffement, "montent sur leurs grands chevaux" et personne ne peut argumenter vraiment pour les contredire aujourd'hui.
C'est quand même être égoïste car si notre rôle est plus important que prévu, ce seront surtout les générations futures qui devront faire "avec cet effet de serre supplémentaire"…
Il est clair qu'il nous faut prendre conscience que nous modifions fortement les compositions de l'atmosphère par nos gaz à effet de serre mais aussi par nos gaz nocifs qui polluent l'air que nous respirons et l'eau que l'on boit, éléments vitaux de nos vies !! Nos petits enfants auront plus a s'en soucier si nous ne freinons pas ces pollutions.
Comme l'on sait que "tout est lié", influencer simplement les compositions de l'atmosphère engendre une perturbation générale. Mais comme on ne connaît pas exactement tous les éléments qui jouent un rôle sur le climat complexe de notre Terre, on ne connaît pas très bien le résultat, alors on espère… on se dit que peut-être les océans vont absorber ce surplus de gaz des activités humaines… Mais ensuite ??

Étant donné que nous ne connaissons pas exactement la responsabilité humaine dans le réchauffement actuel, il est important dès aujourd'hui d'anticiper sur notre rôle. Ne jouons pas à la roulette russe avec nos enfants…

Et nos glaciers dans un avenir proche ?

Étant donné que chaque glacier possède, en fonction de ses caractéristiques propres, sont temps de réponse à la variation du climat, les glaciers qui réagissent le plus tard comme Les glaciers de La Mer de glace et d'Argentière (inertie plus grande) devraient normalement continuer à diminuer pour dix à quinze ans encore. Après, personne ne sait… Si le réchauffement continu, les glaciers diminueront…


Peut-on dire que l'eau des glaciers est aujourd'hui polluée ?

Il est important de prendre conscience que le milieu haut-montagnard est un milieu extrêmement sensible à la moindre pollution car les phénomènes de régénération ou de décomposition sont extrêmement lents à cause du climat polaire qui règne en haute montagne, voire inexistant au-dessus de 4000 m. La moindre pollution (solide, gazeuse ou liquide) y restera beaucoup plus longtemps que dans les fonds de vallée, parfois des siècles, "bloqués" par le froid (radioactivité de Tchernobyl), visibles (déchets), et en décomposition très lente, pollution à petite dose mais sur le long terme pour les écoulements liquides qui se pratiquent par la fonte en dessous de 4 000 m…
C'est aussi l'avantage des glaces froides que de conserver et archiver les compositions de l'atmosphère de chaque année. Depuis l'arrivée de l'essence sans plomb (carottage du Laboratoire de glaciologie 1994, Col du Dôme), on retrouve moins de plomb dans la neige mais d'autres particules de métaux rares apparaissent comme le palladium, platine, cadmium, produits par les pots catalytiques etc…

Il est important de comprendre aussi que nos glaciers sont la source de nombreux affluents de l'Arve et par conséquent une ressource en eau douce intéressante. Cependant, à moins de la faire bouillir, on déconseille de boire l'eau de fonte des glaciers du Mont-Blanc principalement à cause des déchets laissé en place dans les années 60-70, de la sur-fréquentation, des refuges, camping sauvage et surtout des déchets d'origine humaine laissés en altitude.
Il est clair que le nombre croissant de campeurs alpinistes sur ces zones glaciaires (Col du midi, refuge du Goûter) demande un minimum d'intelligence, de "savoir vivre" et de respect pour les autres et son environnement et de redescendre "tous" ses déchets en fond de vallée.
C'est la raison pour laquelle une solution comme un campement organisé près des refuges (Tête Rousse), plutôt que d'interdire la montagne, sera le bienvenu pour les alpinistes de la voie "royale"…

Les dangers de progression sur glaciers sont-ils plus nombreux par la fonte de l'été 2003?
Les dangers objectifs en montagne sont nombreux, mais tant que l'homme ne les fréquente pas, le risque n'existe pas. Mais aujourd'hui que la montagne est sur - fréquentée comme sur l'itinéraire de la voie normale du Mont-Blanc, on commence à percevoir que les saisons extrêmes posent quelques soucis pour l'alpinisme.
Outre les avantages certains que les glaciers de montagne offrent aux alpinistes par le choix d'itinéraires multiples, il faut être conscient de la grande variabilité des dangers dans l'espace et le temps que les glaciers présentent à leur surface.
Les variations climatiques (précipitations et fonte), décennales, annuelles, saisonnières, vont gouverner le volume du glacier, sa surface (km2), sa longueur, son mouvement, son épaisseur, sa pente et son état de surface, crevassé ou non, en résumé ce que l'on appelle la "dynamique glaciaire".
Cette dynamique glaciaire est modifiée en permanence, chaque jour. Le mouvement inexorable de la masse par gravité, vers l'aval sous l'effet de son poids (par déformation et glissement), est gouverné par le volume du glacier, lui-même régit par le climat, et par son frottement sur le lit rocheux, variable aussi selon la saison (l'été, en dessous de 3500 m d'altitude dans les Alpes, le glacier tempéré "glisse" plus vite, lubrifié par l'eau de fonte !). Il en résulte donc une modification permanente de l'état de la surface du glacier, les crevasses se pratiquant dans les zones de fortes tensions (ruptures de pente ou bordure des glaciers, freiné par frottement sur les bords). Une modification des tensions dans la masse implique la création ou la disparition des zones crevassées et des séracs, et évidemment des chutes de glace qui seront un peu plus fréquente en été (glissement du glacier plus rapide grâce à l'eau qui lubrifie la base du glacier).
Avec la diminution de volume des glaciers depuis une quinzaine d'années (ils perdent en moyenne 1 mètre d'eau par an, mesures LGGE, Laboratoire de glaciologie CNRS de Grenoble), on trouve aujourd'hui des fractures ou crevasses à des endroits où l'itinéraire se pratiquait en toute sécurité auparavant. Suite à la crue des années 1970-80 (on pratiquait facilement l'entraînement aux "Bossons" à l'époque !), nos glaciers, à nouveau en forte régression depuis 1990 retrouvent et même dépassent leur état réduit des années 1960-1970. De la sorte, des zones très fracturées en séracs apparaissent et ne permettent plus une progression sans danger. Mais à l'opposé, d'autres secteurs deviennent plus calmes et mieux praticables.
Il se trouve que la masse ralentit par sa diminution de volume, son glissement et sa déformation ralentissent.
En 2003, les glaciers ont perdu presque 2 m d'eau (mesure de "bilan" ramenée à toute la surface du glacier, mesures LGGE) par les températures maintenues chaudes tout le printemps et l'été ! Fin août, une chute de neige a stoppé la fonte. Les limites de la neige permanente sont remontées très haut (presque sous le Dolent pour Argentière !). Notons enfin que la forte fonte du névé à donc fait disparaître ou fragilisées beaucoup de ponts de neige et ouvert de manière importante les rimayes.
Il est toujours important de pratiquer les glaciers l'été pour se rendrent compte des dangers de surfaces que l'on ne voit pas l'hiver, qui se modifient dans l'espace. Il est important de bien savoir "lire" la surface glaciaire et situer les ruptures de pente à crevasse !… Et souvenons-nous qu'une trace sur la neige du glacier ne veut pas dire que l'itinéraire emprunté précédemment est tout à fait "sécurit" quelques temps après !… La trace est peut-être ancienne, a peut-être aussi fragilisée un pont de neige, que le glacier entre temps s'est modifié, le sérac a bougé, la crevasse s'est ouverte un peu plus, le pont de neige fondu par dessous… etc.… L'encordement sera toujours de règle…


Luc Moreau, Chamonix - Glaciologie.
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