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Tardivel ouvre à Rochefort PDF Imprimer Email
Écrit par Pierre Tardivel   
Lundi, 26 Mai 2008 20:47

Versant nord des Arêtes de Rochefort 3900 m. 500m à 50°, 1 rappel de 40m, 5.5 - E4. Un vieux rêve.
Ce versant est bien visible depuis la Mer de Glace et a probablement fait rêver des centaines de skieurs extrêmes lors d’une descente à skis de la Vallée Blanche. Pour ma part, j’ai dû la découvrir au début des années 80, et à chaque fois que j’emmène des clients sur la Vallée Blanche, je ne peux m’empêcher d’observer cette paroi si évidente, si attirante, mais malheureusement toujours en glace ! Cette face est très raide et exposée à tous les vents. De plus, plusieurs gros séracs doivent purger régulièrement le peu de neige qui arrive à s’y accrocher. Mais avec le réchauffement de la planète, ils ont tendance à fondre et à s’arrondir.
J’ai toujours pensé qu’il fallait attendre les “moussons” du printemps et un enneigement exceptionnel; des conditions que j’ai souvent connu dans ma carrière de skieur, mais à chaque fois je partais vers des descentes plus évidentes, plus faciles à repérer et surveiller : le choix de la facilité !
Quand les conditions sont exceptionnelles, c’est pour quelques jours seulement, et on ne veut pas perdre de temps à surveiller quelque chose de trop improbable : en l’occurrence, il faudrait ici consacrer une journée de beau temps à remonter la Mer de Glace à pieds pour enfin apercevoir la face (en principe à cette époque la Vallée Blanche ne se descend plus à skis).
Un petit Paradis
A bien y réfléchir, j’ai fini par trouver une meilleure solution pour “surveiller” cette face : sur la carte IGN, avec une grande règle, j’ai tiré un trait qui part des arêtes de Rochefort, passe par les gorges de la Mer de Glace et se prolonge jusqu’aux Aiguilles Rouges. J’ai découvert ainsi un petit coin paradisiaque : Le discret village de La Joux, en amont de la vallée de Chamonix. De là, en seulement 20 mn de marche, on voit toute la face ! Je suis donc venu plusieurs fois ce printemps avec mes puissantes jumelles, à l’occasion d’une journée de travail à Chamonix, au moment de la pause déjeuner. J’ai pu ainsi surveiller l’évolution de l’enneigement sans que cela perturbe mes activités professionnelles ! J’étais bien motivé et je n’ai pas raté le créneau exceptionnel, grâce à un bulletin météo précis.
Samedi 9 Juin.
Jérémy Janody, mon habituel compagnon de bordée, était bien entendu disponible; il m’a proposé d’emmener un de ses copains, fort skieur et alpiniste qui a fait ses preuves : le Chamoniard Florian Guignard.
Nous traversons le tunnel du Mont-Blanc pour prendre la première benne du téléphérique de la Pointe Helbronner.
Objectif : la voie normale d’ascension des Arêtes de Rochefort. A aucun moment nous n’avons envisagé de remonter la face convoitée à pieds sous les séracs; nous y accèderons donc par le haut. Après une rapide traversée du Col du Géant, nous posons les peaux de phoque pour une demi-heure de rando. Ensuite 300 m d’escalade facile en neige nous emmènent au pied de la Dent du Géant, sur les Arêtes de Rochefort. De là, nous pouvons voir toute la face et valider les bonnes conditions d’enneigement. La face nord, très raide, est encore à l’ombre et nous ne nous pressons pas pour traverser les Arêtes de Rochefort. Passé la célèbre corniche, nous chaussons les skis pour quelques virages qui nous mènent jusqu’à notre itinéraire, sur le plateau suspendu au dessus du sérac supérieur. Nous rechaussons les crampons pour escalader les 50 m qui nous séparent de l’arête et de notre point de départ. Tout cela nous permet d’analyser la neige et de démarrer en connaissance de cause.
Nous évoluerons sur une neige bien transformée, plutôt dure.
Le franc soleil du mois de Juin est sensé nous adoucir tout ça rapidement. Au sommet, nous ne trainons pas trop, il est déjà midi bien passé.
Une sérieuse descente.
Florian et Jérémy filment, moi je fais les photos. Les premiers virages sur la neige dure sont tendus; nous skions les uns après les autres pour ne pas nous gêner. Nous nous approchons doucement du couloir le long du sérac pour discuter des options de franchissement : soit en escalier skis aux pieds avec le piolet, soit en désescalade avec les crampons, soit carrément un rappel. Et c’est cette sage décision qui l’emporte à l’unanimité. Le bord du sérac se prête bien à la pose d’un “abalakov” : nous passons directement la corde de rappel dans un trou foré dans la glace; nous n’abandonnons ainsi aucun matériel sur la montagne. 40 m plus bas, nous nous retrouvons en équilibre sur la neige verglacée pour enlever les crampons et chausser les skis : un exercice délicat où il faut être très concentré. La pente est trop raide pour que le soleil ait ramolli la neige. De plus, les nuages se développent et ralentissent le réchauffement. Nous skions sur une neige dure mais qui accroche bien. Rapidement nous prenons confiance, et 100 m plus bas nous sommes prêts pour la séquence “free-ride” : pour passer le verrou rocheux, c’est un tout-droit obligatoire sur 4 m, avec grande prise de vitesse et grande distance pour s’arrêter sur le plateau suspendu (il faut s’arrêter avant le sérac!) Tout le monde ayant réussi à s’arrêter à temps, nous reprenons les petits virages sur la neige toujours dure. Survolté, je propose la “variante technique” : une langue de neige entre le sérac inférieur et les rochers, avec sortie étroite; le genre de passage qu’on éviterait si on l’avait repéré à la montée !
Mais une fois qu’on y est... Avec Flo, on a donc dû traverser à skis sur une petite dalle de rocher en étant pendu au piolet. Peu fiers de notre geste technique, nous avons crié à Jerem de traverser plus haut pour passer par la large pente de neige. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Dessous, encore 150 m de pente raide, et c’est la rimaye à franchir puis le plateau, la décompression, le soulagement, et on se retourne pour admirer le versant absolument inhumain qu’on vient de franchir. On a pas eu la tête à faire beaucoup d’images, et la qualité du reportage va s’en ressentir; mais qu’importe, ces moments exceptionnels sont dans notre tête pour toujours.
Un moment très fort, intense, très limite, très technique.
On a eu l’impression de toucher ce qui peut se faire de plus engagé, de plus extrême. Cependant, la neige bien lisse nous a permis de faire du vrai ski, agréable et rapide. Un cadeau de la nature.
L’aventure continue.
Au départ, j’avais envisagé de remonter sur la Pointe Yeld, voire de remonter en peaux la rive droite de la Vallée Blanche et rejoindre le Téléphérique. Cela pour éviter une descente de la Mer de Glace entièrement en glace.
A 14h bien passés, nous ne sommes pas sûrs du tout d’arriver au téléphérique avant la fermeture, et les fortes chaleurs nous dissuadent d’affronter les pentes avalancheuses de la Pointe Yeld.
Nous skions donc prudemment le très crevassé glacier des Périades; du ski correct jusqu’à 2400m. Après, c’est la glace vive de la Mer de Glace. Finalement, c’est pas si mal que ça ; on avance très vite sur la glace, et il n’y a pas trop de cailloux. Les skis ne seront pas abîmés.
Toutefois, en dessous de 2000m, il faut se résigner à mettre les skis sur le sac et user les chaussures de skis sur les cailloux; les ménisques n’aprécient pas. Après une fastidieuse remontée des échelles, nous atteignons le train
5 mn avant la fermeture !
Le regard des touristes nous fait bien comprendre que nous sommes peut-etre des extra-terrestres, et ils ont bien raison.
Nul doute que nous n’aurons de cesse de chercher à nous rapprocher à nouveau de notre planète ; un monde de sensations extrêmes.

Mis à jour ( Lundi, 02 Juin 2008 09:03 )
 
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