Nemjung Népal PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Yannick Graziani   
Dimanche, 13 Décembre 2009 15:03
Voir ITV de YannickMillet et Grivel partenaire de Yannick

LA BÊTE À ANGLES DROITS 

17 octobre, il fait encore très beau au camp de base. On est redescendu hier soir tard ; je n’arrive pas à me reposer cet après midi. Certains disent : ‘trop de fatigue, pas de repos’, mais il me semble surtout que mon cerveau bat la chamade. Je jette ces quelques mots sur mon road book. 

Lorsque l’on arrive au pied du Nemjung, après le village de Bimtang (massif du Manaslu), on ne peut qu’être en extase devant ce lieu unique. Nous sommes venus dans ce coin un peu par hasard, juste en regardant une carte, car l’endroit nous permettait d’avoir plusieurs objectifs. A 4400 m sur la moraine, au bord du glacier du Nemjung où coule une petite source, un endroit magique s’impose pour un CB, entre deux petits lacs. De là, le Nemjung attire le regard de tout alpiniste, car son versant sud offre un itinéraire qui, suivant un éperon, esquive des ressauts en traçant une ligne brisée, une « ligne à angles droits ». Accompagnés de nos 2 cuisiniers, Kumar et Norindra, nous visitons pendant une quinzaine de jours les alentours pour nous préparer et nous acclimater. 

C’est après 6 jours d’ascension que, tard dans la nuit hier, nous avons rejoint ce petit paradis. Il a fait beau non stop, hormis le deuxième jour, nuageux et neigeux, mais ce fut une providence pour remonter un couloir/goulotte qui ne demandait qu’à fondre littéralement sur nous. Nous avons pu chaque jour contempler les Himalayas sur 300 km, de la montagne du Shishapangma à l’est jusqu’à l’Annapurna à l’ouest, une étendue de neige, d’arêtes et d’horizons découpés brutalement, de lumières apaisantes aux couchers de soleil. Sans oublier le Manaslu, en pleine ligne de mire à 7 km au sud. 

La lumière : la chaleur après les nuits, durant lesquelles, entre deux plages de sommeil, nous nous racontons le froid. Pas moyen de se réchauffer : on se réveille alors complètement, et on fait chauffer de l’eau, on en boit et on remplit notre gourde que l’on enfouit dans notre duvet, et l’on se rendort au chaud pour un petit bout de temps. Les réveil sont hardcore, sur la tente la condensation de nos respirations a gelé, autour de nos têtes nos duvets sont blancs et durcis par le gel. On s’extrait difficilement, paradoxe, de cet état inconfortable.  

Et pourtant, le fait de grimper prévaut sur le froid, sur l’ inconfort... L’himalayiste se nourrit d’esthétique, d’excitation et d’engagement. C’est dans l’action que le grimpeur s’émerveille ; c’est la beauté des perspectives sans cesse renouvelées qui l’ attire. Lorsqu’on grimpe des concrétions de neige aussi instables, on ne pense plus, ou du moins on pense utile, on vit le moment présent.  

Après 3 premiers jours d’ascension durant lesquels le cheminement a nécessité rappels, longueurs quasi verticales en neige instable dangereuses, traversées d’arêtes scabreuses, l’ascension, au lieu de devenir plus facile, se corse encore. Cela fait un moment que le vertige nous a pris, que les lignes de fuites nous ont rendu fébriles. 

Christian me rejoint au relais, commotionné  par un bout de glace qui a percuté son casque avec force. Il est choqué, moi aussi. Alors on s’interroge. Nous en sommes au 4ème jour d’ascension. Nous avons peu mangé et peu bu durant tout ce temps. Il nous faut installer notre 4ème bivouac, nous avons peu de choix d’emplacement. Alors que les précédents étaient spacieux, celui-ci va nécessiter du sang froid : nous devons creuser une plateforme de 2m2 dans un champignon de neige posé sur l’arête. On dormira encordé.  

Mais quel panorama... Nous sommes dans l’équilibre, au sens pur et pluriel. Celui de la montagne, de ses corniches suspendues près de nous. Celui de la nuit et du jour, du chaud et du froid, de l’action et du repos, de notre équilibre intérieur aussi, entre espoirs et peurs : demain, nous partons pour le sommet. Il n’y a plus de tension, juste un état d’excitation et de tranquillité mêlés. Nous ne savons pas vraiment ou nous allons ; nous ouvrons les portes de la face sud du Nemjung.

 

Nous prévoyons un départ pour le sommet avec le soleil entre 6 et 7h du matin. On sort péniblement de notre torpeur, mais dès 5h on prépare du thé et à 6h30, nous partons. Le soleil nous fait du bien. La veille, ayant un peu d’avance, j’avais repéré une trouée dans l’arête cornichée et effilée. Cela nous permet de gagner du temps et ce jour-çi il nous en faut. Nous décidons que nous ferons demi-tour a 14h30 pour rentrer au bivouac à une heure convenable. 

Désormais nous sommes légers, avec à peine quelques kilos sur le dos... ça change : le style minimaliste du « summit day ». Durant 4  jours, nous avons grimpé chargés et avons enchaîné longueur sur longueur en ne faisant que quelques centaines de mètres de dénivelé par jour. Notre style radical, le style alpin, rend la tâche plus ardue que le style dit de siège, où le travail d’équipe et l’équipement de la montagne rend ces ascensions plus faciles. Mais que savons-nous faire de mieux, si ce n’est ce style alpin : c’est notre culture alpinistique. 

Ce 5eme jour, le temps est encore meilleur, il n’y a pas beaucoup de vent, l’ennemi juré des grimpeurs de haute altitude. Il nous reste 500 mètres pour rejoindre le sommet et encore un passage de neige et glace verticale qui ne nous laisse pas entrevoir la fin des difficultés. Christian a vu juste, c’est en faisant une traversée à gauche que nous rejoignons le dernier ice flute que nous remontons.

Pendant toute l’ascension, nous n’avons jamais vu au dessus de nous plus loin qu’une longueur de corde. C’est avec stupéfaction que nous nous retrouvons dans du terrain moins difficile, une arête vertigineuse et cornichée. Tantôt d’un côté, puis de l’autre, nous continuons cependant à nous assurer, et puis finalement, nous arrivons sur une espèce de plateau sommital, en haut de cette muraille haute de plus de 2000m, ce point que nous avions en ligne de mire depuis le début de l’expé. La face sud est derrière nous. 

Notre timing arrive à échéance, il est 14h, nous sommes entre 6900 et 7000m, il ne reste qu’une centaine de mètres jusqu’au sommet. C’est facile. Trop facile. Christian décide de s’arrêter là, les difficultés sont derrière nous, il faut une marge pour la descente. Après le goût amer de la déception, quelques mots de colère, notre amitié reprend le dessus. Encordés pour le meilleur et pour le pire.  

On redescend, on rejoint la tente à  la nuit tombante, entre chien et loup. Christian prend une photo de la corniche qui domine notre bivouac, elle ressemble étrangement à une canine… Il fait nuit, notre réserve de gaz arrive à son terme. Après quelques soupes on somnole, fatigués jusqu’au matin. Réveil sur notre plateforme suspendue réchauffée par le soleil, puis on s’en va. Très vite, on perd nos les pitons ainsi que mon descendeur. Nous n’avons plus que 4 broches, et quelques coinceurs. Vers 13h, nous rejoignons notre 2ème bivouac et on y retrouve un dépôt de gaz. On en profite pour se restaurer. On désescalade encore une arête de neige délicate, il y a un peu de brouillard. La fatigue, l’atmosphère lourde et glauque nous font commettre encore des erreurs : noeuds mal fait, rappels qui coincent et, pour couronner le tout, mon sac a dos fait le grand saut vers le bas avec tente, réchaud et duvet... Il est 15h et cette fois, la descente à 100 à l’heure s’impose. Plus bas, pour franchir la dernière barre rocheuse, je dois faire sans frontale des rappels dans la nuit noire et humide, celle d’avant le gel et les étoiles.  

C’est à 22h que nous arrivons au camp de base. On engloutit un cassoulet et on siffle le dernier verre de Pastaga qui nous reste. Nous sommes harassés et la nuit, nos cerveaux en marmelade s’envolent vers des contrées oniriques et absurdes.

Le lendemain, nous passons une journée pleine de satisfactions et de connivence, heureux de contempler notre bébé. Ça fait du temps que nous grimpons ensemble, avec Christian. Entre nous, et face à nous, il y a désormais sur le Nemjung cet itinéraire dément que nous avons remonté, notre bête à angles droits, notre pilier du soleil… 

YG 

“The name of the game”, face du Nemjung, 2300 m, TD+, 80° glace, 5 rocher

Y. Graziani et Ch. Trommsdorff, 11 au 16 octobre 2009
Mise à jour le Dimanche, 13 Décembre 2009 15:13
 
©TVMountain 2008 la télévision de montagne