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Écrit par Paul Molga   
Mercredi, 25 Juin 2008 10:52

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Indomptables terreurs
J’ai une peur bleue du vide. Une frousse terrible. Il y a quelques années, un ami, guide de haute montagne, m’a invité à contempler « un panorama imprenable » disait-il, au bout d’un glacier des environs de Belledonne. Nous avons marché quatre heures pour finalement parvenir à ce balcon secret. Il y avait là un à-pic monstrueux qui devait bien tomber de 1000 mètres d’un seul trait vertical. C’était une fracture insupportable, nauséeuse. Le repère horizontal auquel s’accrochait mon regard rendait cet abîme encore plus grave.
Mon ami respirait à pleins poumons ce grand espace. Je n’arrivais qu’à suffoquer. Il se régalait de cette merveille. Je ne voyais là qu’un gouffre abject entouré de roches immondes. Il se sentait pousser des ailes. Je m’imaginais tombant dans ce précipice. Il arborait un large sourire satisfait. Je serrais les dents pour refouler mon dégoût.
Sans m’en rendre compte, j’avais calé mes fesses entre deux rochers inconfortables pour résister à cet appel oppressant du « gaz », comme les alpinistes nomment cette partie de l’espace qui donne la nausée. J’en étais à calmer les battements énervés de mon coeur quand mon ami me proposa d’approcher. La sueur de mon dos qui avait commencé à geler avec cette pause contemplative, se liquéfia d’un coup. C’était une situation effroyable qui me faisait trembler de terreur. J’ai pris sur moi et je me suis approché. Il s’était posté sur une avancée qui formait comme la proue d’un paquebot. Cette langue de roche lapant le vide infini, n’était pas plus large qu’un couloir.
Les clichés en noir et blanc de l’ombre penchée de l’alpiniste Rebuffat au-dessus d’un gouffre immonde, ne donnent pas la mesure de l’effroi qui peut saisir une âme sensible ! Mon ami se tenait de la même façon, le torse et la tête avancés au-dessus de l’abîme, les deux mains posées sur son genou gauche pour tenir l’équilibre. Mes tripes s’agitaient nerveusement, l’adrénaline parcourait mes tissus rien qu’à imaginer cette icône basculant dans le vide à cause d’une rafale où je ne sais quelle raison obscure. « Approche Paul ! C’est vraiment splendide ! » J’étais trois mètres derrière, pétrifié dans la glotte de cette langue, la respiration haletante, à quatre pattes pour tenir mon propre équilibre devant le vertige qui m’avait saisi. Je pense n’avoir jamais été aussi ridicule et mal à l’aise que dans cette position canine. J’ai eu beau gonfler mes poumons, expirer profondément comme l’enseignent les yogis, fermer les yeux pour faire le vide ( !), rien n’y fit. Je restais là, comme figé dans la posture d’une statue égyptienne, sourd aux appels réconfortant de mon guide d’ami.
J’ai appris depuis à dompter mes terreurs. À force de sorties sur des vires exposées, des sentiers de vertige, des escalades « gazeuses », me voilà à présent guéri de cette abomination. Le vide n’est pas une notion abstraite. C’est un sentiment qui submerge. Une sensation qui englobe. On peut l’apprivoiser et l’affronter comme on brave ses peurs de gosse. S’y tenir debout comme par défi. Mais il reste aux aguets, profitant de la moindre faiblesse de l’esprit pour happer à nouveau les sens et perturber l’équilibre. Gaffe !
PAUL MOLGA

escape 23

Mis à jour ( Mercredi, 25 Juin 2008 11:45 )
 
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