| Hampi |
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| Écrit par Michel Bordet |
| Lundi, 14 Janvier 2008 01:00 |
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Un nuage passe devant le soleil et l’éclat métallique des feuilles de bananier disparaît instantanément. Je continue mon chemin en direction de « Under the Mango Tree Restaurant » dont on m’a dit grand bien. A un kilomètre du village, perdu au bout d’une bananeraie, l’endroit à l’air effectivement sympathique. Sous deux énormes manguiers, trois grandes terrasses en cascades surplombent la rivière. Une brise légère rafraîchit l’atmosphère… A intervalles réguliers, la vachère posée un peu plus bas lâche un cri guttural pour rassembler ses bêtes. Derrière la maison, des coups de haches résonnent sur le bois dans un rythme plus rapide. En fond sonore, le bruit de la rivière qui se transforme en cascade là-bas au loin… Je suis à Hampi depuis cinq jours seulement et j’ai l’impression d’y être depuis toujours. Le rythme du quotidien semble issu de la nuit des temps. Chaque coin, chaque pierre, chaque personne rencontrée recèle une part d’éternité. C’est peut-être à cause des ruines, vieilles de cinq siècles, qui sont disséminées sur des kilomètres carrés entre les blocs de granit rose. Elles marquent l’apogée du règne des Vijayanagar, un des plus grands empires hindous de l’histoire. Pans de murailles massifs ou temples finement sculptés que l’on découvre au débouché d’un vallon, les ballades alentours rythment nos journées. L’enceinte fortifiée fut construite pour résister aux invasions Moghols venues du nord. Alors bien sûr, le tourisme a déjà commencé à pointer le bout de son nez et risque de modifier tout ça. Un pèlerinage réunit chaque année plusieurs centaines de touristes indiens pendant quelques jours pour fêter je ne sais quel dieu du panthéon hindou. Et puis les babas voyageurs occidentaux sont arrivés, précédant les grimpeurs,… ou inversement. Car on grimpe à Hampi depuis une dizaine d’années maintenant et plusieurs « lodges » sommaires ont fait leur apparition. Après avoir découvert l’existence d’un topo d’escalade manuscrit, dans une échoppe du village, j’ai fini par rencontrer Harry, un allemand fana de grimpe qui passe plusieurs mois par an dans le coin. Avec les quelques ascètes qui nichent entre les blocs ou au sommet des collines, il fait parti des gardiens du lieu. Il m’a fait découvrir son paradis tout en m’expliquant qu’il n’était pas question de publier ce topo qui risquerait de faire débarquer des flots de touristes au risque de briser l’équilibre bien réel de cette petite contrée paisible… Ce matin donc, je me suis offert une petite séance de bloc dans la lumière du soleil levant, encore dorée, mais déjà chaude : rien de tel pour démarrer une journée du bon pied ! Au détour d’un caillou je suis tombé nez à nez avec une bande de singe. Curieux, ils approchent de moi en sautillant vivement. Mais derrière, je remarque un vieux mâle, probablement le chef de la bande. Entouré de quelques guenons, il il semble récupérer d’une vilaine blessure probablement récoltée au cours d’une mauvaise querelle. Je devine que les autres font rempart autour de lui et que le premier rideau de curieux est en fait un rideau défensif. Je lance un cri bizarre que j’aurais voulu autoritaire pour les maintenir à distance. Je ne réussi en fait qu’à éveiller un peu plus leur curiosité. Ne pas céder à la peur, d’autant plus que je suis à sept ou huit mètres du sol, sur une vire peu confortable. Non je joue plutôt l’indifférence et bat prudemment en retraite. L’indifférence tient plus sûrement à distance que la peur qui, elle, se transmet facilement… Et dans le même temps, j’ai l’impression fugace d’être de ce monde, le monde des singes et des lézards, des palmiers et des blocs chauds… Là-bas au loin, les pécheurs, dans leur curieuse embarcation ronde en roseaux tressés, sont en train de tendre leurs filets. Allez je bouge ! Allons voir cette cascade ! … En chemin, je retrouve ma vachère. Rigoureusement immobile sur un socle de granit plat, en plein cagnard, elle discute avec ses vaches. Elle les comprend certainement mieux que moi en ce moment qui tente vainement de lui extorquer quelque renseignement sur un éventuel passage entre les différents bras de la rivière… De toutes façons il n’y a qu’à suivre le lit principal… Après m’être perdu dans les herbes hautes, je reviens à cet affluent que je n’ai pas voulu traverser quelques minutes avant. Peu rassuré, je m’y résous finalement, de l’eau jusqu’en haut des cuisses… en évitant de penser à ces crocodiles, serpents et autres bestioles peu recommandables qui doivent habiter ce genre de lieu… Je suis un adepte de la tongue, la célèbre sandale en plastique commune à toutes les campagnes asiatiques. Peu adaptée à la marche à pied, il faut bien le dire, la tongue offre pourtant deux avantages. Si vous ne voulez pas vous tordre la cheville, elle exige de vous un peu de concentration, qui devient vite une habitude et vous oblige à regarder précisément où vous posez les pieds. Cette précision de la pose de pied vous évitera en plus de marcher sur la queue d’un serpent. Les serpents, c’est bien connu, tant qu’on ne leur marche pas sur la queue, ils vous fichent la paix… On se rassure comme on peut… Voilà quelques heures que je marche, toute trace humaine, sonore ou visuelle, a disparu depuis déjà un grand moment. Le sable de la berge n’a pas été « marché » depuis… au moins les dernières pluies… soit environ un mois ou deux. Plus loin, plantés le bec au vent dans une flaque d’eau, deux échassiers font le guet. Ma présence ne semble pas les affecter. Indolents, à quelques mètres de distance, ils tordent lentement leur grand cou pour me suivre du regard au fur et à mesure que je m’éloigne. Impression fantastique de nature vierge où l’homme n’est pas encore reconnu comme prédateur. Le cagnard cogne. On doit pouvoir faire cuire un œuf sur le socle de granit : lustré par le courant en période de grandes eaux, il me fait penser à une immense poêle à frire. Dans le lit de la rivière, l’action du soleil et de l’eau a recouvert les blocs d’un vernis noir, brillant et uniforme. Paysage lunaire aux formes rondes où je m’essaye en passant à quelques mouvements d’escalade. Quand soudain, au détour d’un rocher, je tombe sur un pêcheur. Surprise réciproque. Immobile dans la chaleur, sur un caillou au milieu de l’eau, assis en lotus sous un chapeau de paille conique, il surveille les deux lignes qui trempent devant lui. Pas un signe, chaque geste coûte par ces températures, nous nous observons en silence, comme avec les échassiers tout à l’heure… S’ensuit une tentative de conversation où il essaiera, sans grande conviction il faut bien le dire, de me grappiller quelques roupies : on n’échappe pas aussi facilement à sa condition de touriste. Je passe mon chemin sans donner suite pour arriver bientôt aux chutes. Le socle uniforme où la rivière s’écoulait paresseusement s’interrompt brutalement dans un chaos de blocs. Le courant, soudainement furieux, s’y engouffre et disparaît dans un tumulte assourdissant. Une cavité naturelle, surplombant de quelques mètres le siphon étourdissant, m’offrira sa fraîcheur pour méditer quelques instant sur la condition humaine et autres sujets plus ou moins graves… |
| Mise à jour le Samedi, 07 Juin 2008 21:18 |





