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«Si les légendes naissent des mythes, les mythes sont les résurgences d’une réalité inaccessible » Le train de Bangkok entre en gare de Thun Song ; il est cinq du matin et Pü s’apprête à sortir. Après douze heures de voyage, elle se sent en pleine forme. Un rêve pourtant revient sporadiquement, qui voile ce clair matin. Pü est une fille magnifique avec une chevelure de jais et des yeux de jade. Elle achève ses études d’histoire des religions. De style féline, dotée d’une grande force liée à une parfaite maîtrise de soi. Son esprit plane sur les sommets de la psyché : elle possède de par son éducation les canons bouddhistes. Grâce à des techniques de méditation elle explore le passé. Cependant ce rêve qui revient souvent l’interpelle. Un bateau sur une mer déchaînée, sombre, et apparaît un vieil homme dans un temple qui lui demande de venir pour lui apporter une nouvelle. C’est la raison qui la pousse à revenir dans son village d’enfance, vers le sud. Elle va profiter de ce retour aux sources pour regrimper une voie de rocher sur les falaises qui dominent le village. Par la fulgurance du solo elle perçoit l’essence du vide et ces effets la poussent vers les extrêmes où toute dualité s’étiole. Se suspendre aux fils tenus de son énergie l’emmène sur le seuil de la non-existence, au-delà du soi. Elle plonge dans le néant et ressent l’absolu. Auparavant, elle pose une corde pour la descente et s’élance sur les prises vers une nouvelle forme de transcendance. Elle arrive rapidement au passage clef où une série de mouvements est aléatoire : main gauche un bi doigt en inversé, main droite une réglette verticale, la paume de la main gauche adhère sur un angle, le pied gauche dans l’alignement permet un subtil équilibre, remonter la main gauche sur l’angle fuyant, un changement de pied sur l’angle, un mono doigt bouché à droite, une réglette main gauche, le pied droit en écart sur un appui vertical, un dernier coup de rein, elle introduit enfin les trois doigts dans une bonne prise. A cinquante mètres du sol la chute serait fatale. Son corps obéit aux impulsions cognitives et l’aspect technique perd de son importance : elle atteint l’état mental recherché. Une onde envahit son corps, le temps et l’espace disparaissent. Elle se sent projetée au travers d’un nombre infini de galaxies et il lui semble être à proximité de Dieu. Pü se laisse glisser sur la corde après avoir humé l’odeur de la citronnelle au relais. C’est le nom de la voie. Elle se sent libérée et va rejoindre la vie de tous les jours. Le calme l’envahit et la joie de retrouver son ami Daik épanouit son visage. Son émotion est grande, d’autant qu’elle ne compte pas rester : poursuivie par son rêve, elle doit se rendre au temple Mahaphrathat pour trouver la signification de sa vision nocturne. -« Il y a si longtemps ! » dit Daik Elle se serre tout contre lui mais un énorme pendentif sur sa poitrine l’oblige à desserrer son étreinte. -« Oh! un Jatukamramathet, je dois justement aller à Nakhonsithammarat, tu peux m’accompagner ? -« Ok, je reverrais peut-être le vieil homme qui m’a vendu cette amulette » Pü se dit intuitivement que c’était peut-être l’énigmatique personnage de son rêve. Sous les colonnes obliques du temple, les statues de Jatukam et de Ramathep veillaient à la sérénité des lieux. Un vieillard assis sur les marches interpella Pü. -« Bonjour Pü, je savais que tu viendrais et j’ai un message pour toi : dans quelques jours tu partiras à Ceylan, tu dois te rendre au centre de l’île et atteindre le sommet du mont Adams ; un moine dans une grotte te donnera une cassette que tu dois me ramener. » L’homme s’exprime d’une voix monocorde. Pü est très étonnée, car il connaît son nom et étrange coïncidence elle doit se rendre à Ceylan dans les jours qui suivent pour rencontrer son oncle. Elle a déjà les billets d’avion. Le vieil homme s’éclipse en laissant Pü et Daik sur le parvis du temple. L’amour qu’ils se portent l’un pour l’autre ne peut plus les séparer et ils décident de faire le voyage ensemble. Une kyrielle de bus et minibus les dépose au centre de l’île. L’oncle de Pü vit dans une jungle épaisse au pied des mille marches qui mènent au temple, au sommet des monts Adams. Elle raconte son étrange histoire. Son oncle, habitué aux miracles bouddhistes, ne semble pas étonné que sa nièce soit embarquée dans cette histoire malgré elle. Après une montée harassante, ils atteignent le sommet du pic Adams. Ils trouvent la grotte en contrebas du bloc sommital, à proximité, de l’empreinte du pied gauche de Bouddha. Un moine leurs transmet une cassette. Ils restituent le précieux bagage au temple, où le vieillard ouvre la cassette. Il déroule un vieux parchemin pour le lire d’une voix sereine : - « Dans le centre du Siam, il y a très longtemps, peut-être plus de mille cinq cent ans, vivaient deux princes. Ils étaient frères et se vouaient l’un pour l’autre beaucoup d’amour. Les guerres ravageaient ces contrées et le roi d’alors, puissant, étendait sa souveraineté au-delà des mers. Il avait acquis, par sa grande témérité l’île de Ceylan. Un jour, un messager lui annonça que des ennemis s’apprêtaient à voler les reliques sacrées de Gautama qui étaient précieusement gardées dans les montagnes de l’île. Le roi dépêcha les deux frères légendaires, Jatukam et Ramathep, avec pour mission de ramener cet inestimable trésor en lieu sûr dans le pays naissant du Siam. Au retour hélas le bateau, pris dans une terrible tempête, sombra. Tout l’équipage périt, seuls les deux frères survécurent. Agrippés à la cassette, des courants favorables les ramenèrent sur la côte de leur patrie. Ils échouèrent heureusement dans le sud du royaume. Le roi leurs demanda de construire une ville en cet endroit, appelée aujourd’hui Nakhonsithammarat et d’ériger un temple, le Mahaphrathat, pour abriter les reliques vénérées. Il confia à Jatukam et Ramathep la tâche de gardiens de ce lieu sacré. » Le vieillard s’arrête de parler. Le silence revenu, l’image de la proue du bateau qui s’enfonce dans les eaux de l’océan défile une dernière fois dans le monde intérieur de Pü. Le léger voile encore présent dans son esprit se dissipe. Elle comprend maintenant la raison de ce rêve étrange ; les mécanismes secrets lui échappent mais elle connaît maintenant la réalité de ce songe qui la hantait. Elle a ramené la preuve historique de cette légende car le parchemin date précisément de cette époque. Si la réalité des hommes est souvent mêlée à leurs rêves et qu’il est parfois difficile d’établir une frontière, il en est de même pour l’histoire et les légendes. Cette histoire, évidemment, est une fiction et personne n’a ramené de manuscrit qui prouverait une soi-disant vérité historique. Cependant, les statues de Jatukam et de Ramathep, gardiennes mystérieuses du temple et le stupa de plus de cinquante mètres, serti d’or, où sont sensées reposer les reliques sacrées de Gautama, existent bel et bien. Cependant, les deux divinités seraient hindouistes, sans aucun rapport avec la légende. Et de plus, le temple fut construit à une date ultérieure. Pü reprend le train pour Bangkok sur le chemin de l’université où elle poursuit ses études. Le vieil homme n’apparaît plus dans ses rêves. Elle regarde quelques photos de son étrange voyage. Soudain un détail la surprend : sur le portrait de l’homme du temple, une cicatrice apparaît la même qu’un ami de son oncle portait lorsqu’elle était enfant. Son oncle et le vieillard se connaissent. Pourtant, elle se demande par quel coup de baguette magique cette légende revient d’actualité en Thaïlande et se mêle à sa vie. Elle a quelques éléments pour comprendre cette suite de hasards. Elle connaît la genèse des amulettes. - Septembre deux mille six, l’officier principal de police du district de Nakhonsithammarat meurt à l’âge avancé de cent trois ou cent sept ans. Il était admis que cet homme avait atteint un état psychique équivalent de ce que l’on appelle en occident la réalisation de la pierre philosophale. Il était reconnu dans le cercle des chamanes. Il détenait certains pouvoirs et expérimentait le spiritisme. Ainsi, l’avatar de Jatukam lors d’une séance lui demande de restaurer le temple de Nakhonsithammarat. Pour promouvoir la reconstruction, il confectionne la fameuse amulette Jatukamramathep, fruit de l’assemblage de deux déités. Elles seront vendues un euro. Ainsi il va de la naissance d’une nouvelle divinité dans le Panthéon Bouddhiste. Dans le train qui ramène Pü à Bangkok, rares sont les Thaïlandais qui ne possèdent pas cette amulette dont la vertu est de rendre heureux et en bonne santé celui qui accomplit bien son travail. Ce petit disque en résine imprégné de diverses essences est frappé dans tous les temples du pays. Par le viatique d’une légende, car ce nom Jatukamramathep ne figure pas dans les textes anciens et semble dériver du dieu Rama. Cette amulette défraie la chronique en Asie. On peut voir son effigie sur la plus haute tour de Bangkok. Les originaux se vendent plusieurs milliers d’euros. Le marché de cette amulette pour les années deux mille six, deux mille sept est estimé à plus de trois cent millions d’euros. Mercantilisme pour les uns, paganisme pour les autres. Pü reste de marbre. Elle pratique le bouddhisme de Ceylan. Elle ressent la puissance d’une légende qui a creusé son sillon dans le temps pour émerger en pleine modernité. L’imaginaire et le réel se sont rejoints. Cette fresque actuelle est chargée de sens et n’est pas dénuée de poésie. Ramathep et Jatukam sont les symboles de mythes anciens émergeant par le viatique d’une légende dans un pays bouddhiste et les ultimes gardiens du temple Mahaprathat. En extrapolant, tout comme le vin s’est transformé en sang du Christ, le temple pourrait se transformer en notre bonne vieille terre ; les hommes seraient alors les bâtisseurs et les gardiens de notre monde. L’être humain pourrait comme une chrysalide se métamorphoser en bienfaiteur et protecteur de la nature. La légende de Jatukamramathep véhicule peut-être un ultime message. Pü s’est endormie dans le train et elle rêve. Elle retourne dans les lieux de son enfance. Elle gravit une voie qui s’écoule dans les méandres de la falaise. La première longueur s’achève sur une stalactite et la deuxième sort au sommet de la montagne en franchissant des surplombs de couleur ocre. Soudain, Pü se sent aspirer dans un maelström. Elle a conscience qu’elle est dans le train puisqu’elle perçoit le rythme marqué par la frappe de l’acier sur les joints de dilatation des rails. Puis, elle perd subrepticement la notion du temps et de l’espace et se sent projetée dans l’avenir. Elle ouvre les yeux pour se rassurer et se retrouve en face d’une vision terrifiante : un serpent la fixe du regard. Elle reprends ses esprits et s’aperçoit qu’elle a le visage collé sur une amulette, où est gravée Jatukamramathep, dont la tête est couronnée d’un cobra royal. Le train entre en gare de Bangkok et Pü s’apprête à sortir, encore un peu choquée. Dans le smog, elle attrape un taxi pour rejoindre son université. Un fragment d’ Aurélia de Gérard de Nerval traverse son esprit : « En ouvrant les yeux, je me trouvais dans une chambre assez gaie. Une horloge était suspendue au mur et au-dessus de cette horloge était une corneille, qui me sembla douée des secrets de l’avenir. »
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