" Les premiers Français sur le Toit du Monde 15 Octobre 1978 " , J. Afanassieff.
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Depuis le 15 Octobre 1978, beaucoup d'amis ont disparu, et me souvenir d'événements lointains me donne parfois quelques difficultés, mais ce jour-là reste gravé dans ma mémoire.

Notre arrivée au sommet de l'Everest, avec Pierre Mazeaud, Nicolas Jaeger et Kurt Dimberger, représente pour moi plus qu'un événement ou une simple réussite. Après de nombreuses semaines d'attente, d'allées et venues, d'équipement, le travail d'une équipe d'alpinistes, soudée par la même motivation, a permis de vivre un moment qui m'apparaît unique, sur une montagne qui nous appartenait à nous seul au cours de cet automne-là.

Nous avons passé 90 minutes, tous les quatre réunis au sommet de l'Everest, grand beau temps, pas de vent. C'est une impression rare de se dire : je suis au sommet de l'Everest, mais c'est encore plus rare de pouvoir jouir réellement d'un si long moment en haut de la plus haute montagne du monde avec des conditions météorologiques optimums.

90 minutes de joie et d'émerveillement réellement partagées avec des amis. Pierre et Kurt avaient déjà tenté le sommet le 14 Octobre et s'étaient arrêtés à 8600 mètres. Le lendemain matin, alors qu'avec Nicolas Jaeger nous étions arrivés la veille frais et dispos des camps inférieurs, j'ai admiré la volonté de Pierre et Kurt qui n'ont pas hésité un seul moment avant de repartir vers le sommet.

À l'antécime, Pierre et Kurt ont préféré s'encorder, je les ai un peu attendus puis Pierre m'a dit de continuer. Nicolas m'avait pris mon piolet pour me l'échanger contre son bâton de ski, il était déjà dans le ressaut Hillary.
J'ai rejoint Nicolas et, par "bravade", je l'ai devancé de quelques minutes au sommet et lorsqu'il est arrivé à mes cotés, nous avons enlevé nos masques à oxygène.

Rapidement Pierre et Kurt étaient avec nous et ils ont également enlevé leur masque. Au cours de cette courte attente, Nicolas a allumé une cigarette, puis avec son appareil il a commencé à prendre de nombreuses photos. Il faut dire qu'à l'époque je n'emmenais pas d'appareil photo avec moi, cela me paraissait inutile et donc ce jour-là, heureusement, Nicolas avait tout prévu !

90 minutes d'émotions fortes partagées à quatre, décontractés, à échanger des propos, à admirer le paysage commenté tour à tour par Pierre, puis par Nicolas qui continuait l'énumération des sommets, alors que Kurt se démenait comme un diable avec sa caméra 16 mm. C'est vrai, nous avons beaucoup parlé au sommet de l'Everest, entre nous et à la radio. Nicolas faisait des constatations d'ordre médical sur notre bonne forme physique à une telle altitude, après sa cigarette, il n'a pas toussé une seule fois !

C'est sans doute Pierre qui a ressenti l'émotion la plus intense : à 49 ans il avait déjà par rapport à nous, les jeunes, une importante carrière d'alpiniste, il a réussi le sommet, pour lui, pour son équipe, pour la France, mais aussi pour tous ses amis disparus en montagne.

Kurt a sans doute vécu ces moments d'une manière différente car il filmait et pour filmer, je l'ai appris plus tard, il faut être concentré sur son cadre en sachant que chaque mètre de pellicule tournée compte !

Pour moi, ce fut simplement "le pied" sur le toit du Monde et une chance saisie au vol.

J'avais 25 ans à l'époque et lorsque Pierre Mazeaud a accepté de me prendre dans son équipe, l'Everest me semblait être une montagne irréelle. C'était ma première expédition en Himalaya et j'avais du mal à imaginer la dimension de ces sommets qui ne représentaient à mes yeux que mythes et souffrances.

Ce fut une grande aventure, 25 jours de marche d'approche sous la mousson depuis Katmandou, l'arrivée au camp de base où nous étions pratiquement seul, l'ouverture de la cascade de glace et les premières traces, l'attente, les tempêtes, puis après une période de beau temps avec des vents du nord violents et glacials, soudain, le calme plat.
Notre ascension de l'Everest fut le fruit du travail de toute une équipe, mais nous avons eu également de la chance.

La chance de l'accalmie, presque pas froid au sommet !

Pour ces quatre-vingt-dix minutes de bonheur partagé, le 15 octobre 1978 et la belle descente à ski le lendemain en compagnie de Nicolas depuis 8300 mètres, merci à Sagarmata et Chomolungma, merci à Pierre, Jean-François,
Claude, Raymond, Walter, Kurt, Nicolas et à l'équipe allemande qui était avec nous sur place.

Ce jour-là, le rêve est devenue réalité :
Quatre-vingt-dix minutes heureuses qui demeurent dans mon esprit comme des instants de rêve.

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